Mardi 2 décembre 2014

One Deep Breath (Antony Hickling, 2014) : le labyrinthe du deuil
Un article de Gaspard Granaud, POP AND FILMS, 29 novembre 2014.

One Deep Breath

Paris. Maël (Manuel Blanc) est enfermé dans son appartement, recroquevillé sur lui-même, dans un état de haute dépression. Son compagnon, Adam (Thomas Laroppe), s’est suicidé. Patricia (Stéphanie Michelini), ancienne maîtresse et objet de détestation de Maël, tente de se rapprocher de lui pour traverser l’épreuve du deuil. Mais ce dernier est comme coupé du monde. Profondément bouleversé, il se repasse en boucle ses souvenirs avec Adam, les signes précurseurs de sa disparition, le feu ardent de leur passion destructrice. Entre rêves et cauchemars, fantasmes et angoisses, vrai et faux : le voyage douloureux d’un homme broyé par la perte.

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Après le très prometteur »Little Gay Boy«, Antony Hickling revient avec One Deep Breath, œuvre ultra sensorielle sur le deuil, co-écrite avec André Schneider. Réalisé « pour pas un rond », le projet témoigne une nouvelle fois d’une énergie et d’une créativité qui impressionnent. Avec très peu, le cinéaste parvient à provoquer tout un tas d’émotions. Ce n’était pourtant pas gagné : les premières minutes peuvent dérouter le spectateur par leur climat hautement dépressif et par un jeu sur le fil. D’emblée, nous sommes tout simplement ailleurs : c’est à la fois du cinéma et autre chose, une œuvre qui échappe aux conventions, qui ne vole pas son statut de pure expérience plastique et émotionnelle. Il suffit de faire le grand saut, de s’abandonner, pour se retrouver plongé au cœur d’un labyrinthe complètement étourdissant.

On suit cette histoire à travers le regard de Maël. Manuel Blanc incarne avec beaucoup d’intensité et d’intériorité ce personnage qui implose. Antony Hickling sonde à travers lui le processus du deuil d’une façon quasiment jamais vue sur grand écran. Il parvient tout d’abord à nous faire ressentir la détresse physique de cet homme démuni. Maël se souvient des étreintes puissantes et érotiques avec son jeune amant, de leurs corps attirés comme des aimants. Mais ces flashs laissent ensuite toujours place au vide, au poids de l’absence. Quand l’amour de sa vie disparaît, quand on perd celui qui était son souffle , on se consume de l’intérieur, au point de ne plus pouvoir bouger, de flirter avec la folie. Et la disparition est d’autant plus infernale à accepter quand il s’agit d’un suicide. Le lien qui unissait Maël et Adam était à l’évidence une passion destructrice, très charnelle. C’est du moins ce qu’en retient celui qui reste, nous faisant revivre les instants troublants de leurs corps à corps fiévreux, à la fois bouleversants de beauté et vénéneux. Ils brûlaient ensemble, sans doute trop.

Petit à petit, à travers l’univers mental chamboulé de Maël, nous découvrons le portrait d’Adam. Un garçon à fleur de peau, aimant avec intensité mais dans la douleur, bref se consumant d’amour dans tous les sens du terme. Maël a essayé d’être là pour lui, de calmer son mal-être, ses obsessions, mais une force noire semblait le posséder. Non seulement il voulait se détruire mais il ne pouvait s’empêcher d’entraîner dans sa chute les autres. Le cœur entre son partenaire et sa mystérieuse maîtresse Patricia (Stéphanie Michelini, de plus en plus troublante alors que le film avance), Adam, constamment à vif, jouait à de drôles de jeux malsains dont lui seul semblait avoir les règles. Plusieurs plans, sous forme de duel entre Maël et Adam, résument de façon bouleversante leur relation : on les y retrouve, en face à face, se regardant droit dans les yeux, comme dans un livre ouvert, à l’état de vulnérabilité le plus haut, se provoquant, entre caresses et claques, érotisme et tension quasi morbide.

Ce qui passe par la tête finit par faire bouillir le corps et vice versa. Ce second long-métrage d’Antony Hickling, viscéral en diable, n’a de cesse de jouer avec nos émotions et nos pulsions. On a l’impression de descendre peu à peu les marches d’une vaste piscine et de s’enfoncer vers une irrésistible noyade alors que l’instinct de survie tente de subsister, poussant à respirer. Naviguant dans l’univers mental de Maël, on se perd et on ne fait plus qu’un avec lui. Le voyage est assurément obsessionnel : on comprend peu à peu que ce qui est à l’écran n’est pas forcément la vérité, que tout se mélange dans l’âme troublée du malheureux endeuillé. Les mêmes scènes se répètent dans une multitude de variations, déchirantes ou perverses. La même heure, celle que l’on devine être « l’heure du crime » ne cesse de revenir. Depuis qu’Adam est parti, tout est figé, plus rien n’avance, on ressasse, on garde ce que l’on peut. Les émotions du personnage principal se matérialisent régulièrement par des séquences lorgant vers la performance (notamment tous les passages où la jalousie de Maël, sa colère et sa haine vis à vis de Patricia, s’expriment par son travestissement, son mimétisme – leur deux corps renvoyant à la dualité de l’insaisissable objet du désir). On le sent constamment entre la (sur)vie et la mort.

Si One Deep Breath suscite des émotions d’une puissance inespérée, c’est sans aucun doute grâce au regard de son auteur et à l’hyper sensibilité de sa mise en scène. Antony Hickling ne nous épargne rien et nous embarque très loin, très bas, entre érotisme et douleur, passion et destruction, vie et mort, eau et feu, masculin et féminin. Maël ne parvient pas à s’apaiser et à ce moment de sa vie n’a sans doute pas envie de l’être. Il a aimé Adam dans la douleur, il veut être ivre des bribes de souvenirs qu’il lui reste car c’est là le seul moyen de le garder encore à ses côtés. Peu importe que tout se mélange, de savoir qui était le salaud de l’histoire, le fort ou le faible, le bourreau ou la victime : tout ce qui compte c’est cette sensation d’avoir encore un peu le souffle de l’autre sur soi.

Perdu, enivré et apeuré au cœur d’un labyrinthe de sens, le spectateur est amené à vivre un moment à l’image de l’amour perdu des deux amants. C’est douloureux, mais c’est beau et fort. Sensuelle et poétique, toujours sur le fil, superbement risquée, cette proposition de cinéma éclate au visage et ses éléments répétitifs, obsédants (images, poème…) continuent de hanter celui qui s’y expose pour longtemps.

Film présenté au Festival Chéries Chéris 2014.

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